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 LETTRE OUVERTE À JACQUES ALAIN MILLER

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Jean-Cyrille
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MessageSujet: LETTRE OUVERTE À JACQUES ALAIN MILLER   Lun 17 Oct - 11:12

Le Dr Antoine Pelissolo, la Salpêtrière, Paris


Quitter le champ de l'invective et revenir au débat d'idées



LETTRE OUVERTE À JACQUES ALAIN MILLER

Cher Monsieur Miller,

Je suis psychiatre hospitalier et j’ai modestement contribué au Livre noir de la psychanalyse au travers d’un chapitre sur les médicaments psychotropes. Formé à la psychopathologie « à la française », notamment à La Salpêtrière, ma pratique se tourne vers une psychiatrie médicalisée (pardon du pléonasme) et les thérapies comportementales et cognitives, avec le seul souci du bon soin et sans arrière-pensée idéologique.

Je comprends bien que vous trouviez légitime de répondre violemment à ce livre qui se veut un témoignage à charge et dont la virulence s’explique par deux raisons simples : 1/ c’est l’unique moyen aujourd’hui (la preuve en est faite depuis 15 jours) de forcer les verrous médiatiques qui d’habitude empêchent toute remise en cause des thèses psychanalytiques et surtout d’évoquer d’autres théories psychologiques, 2/ l’accumulation des attaques subies en France par les praticiens non analystes depuis 30 ans expliquent que beaucoup d’entre eux développent un certain agacement et surtout un réel besoin de s’exprimer. La goutte qui fit déborder le vase fut l’acte anti-démocratique d’un certain ministre de la santé croyant, pour vous flatter, se faire une clientèle à bon compte par la censure d’un rapport public (expertise INSERM sur les psychothérapies).

Pour autant, est-il acceptable, venant d’un intellectuel de votre niveau, de parler de « bandes de fameux braillards haïssant Freud » ? Où avez-vous vu de telles attitudes ? De quel coté se trouve la haine quand vous déclarez « Les comportementalistes sont des dresseurs d’hommes qui, ayant triomphé dans le dressage animal, entreprennent de faire pareil avec les hommes », accusation gratuite aussi insultante pour les praticiens que pour les milliers de patients qui, consentants je vous l’assure, en bénéficient tous les jours ? Les comparaisons que vous faites entre thérapies comportementales et cognitives et « méthodes comportementales » utilisées à Guantanamo sont malhonnêtes intellectuellement et tout simplement indignes. Le terme comportemental existe et existera toujours en dehors des TCC, toute assimilation tendancieuse de ce type serait risible si elle ne touchait pas des femmes et des hommes dans leur honneur.

Vous pensez que la psychanalyse détient le monopole de la psychothérapie et vous affirmez que les TCC n’en sont pas. Vous avez totalement le droit de le dire et vous avez peut-être raison. Mais je vous demande, de grâce, d’arrêter d’insulter les milliers de personnes qui voient leur existence changer, leur liberté d’action croître, leur vie affective s’épanouir et, même, engagent un jour un travail analytique quand le besoin s’en fait sentir et quand elles disposent, enfin, des moyens de le faire. Les objectifs d’une TCC ne sont pas du tout les mêmes que ceux d’une cure analytique, mais je peux vous assurer que la majorité des thérapeutes qui pratiquent les TCC le font dans une démarche de soin global, avec le même souci humaniste de l’écoute et du respect de la personne que vous ne semblez reconnaître qu’à vos amis. Je ne sais pas si vous connaissez réellement les conditions d’exercice de la psychiatrie d’aujourd’hui, puisque ce n’est pas votre métier, mais je vous y invite en toute sincérité pour vous faire une idée moins fantasmatique de la réalité. Car nul praticien informé et objectif ne peut encore affirmer aujourd’hui, par exemple, que le fameux « déplacement » des symptômes après réussite d’une TCC est vérifié dans les faits comme vous l’affirmez. Même si vous ne croyez pas aux travaux de recherche, pourtant indiscutables sur le sujet (mais, nous le savons, « la souffrance psychique n’est pas évaluable »), écoutez les témoignages de tous celles et ceux qui vivent cela dans leur chair, loin de tout dogme et de toute idéologie. Et puis, s’il vous plait, économisez-nous les éternels arguments sur le « ratio coût/profit » et sur le « marché du mental », car le rapport de beaucoup de psychanalystes avec l’argent de leurs patients mériterait probablement un tome II, peut-être l’an prochain puisque « Un livre comme ça, j’en voudrais un tous les ans »…

Le Livre noir de la psychanalyse dénonce des concepts et des pratiques qui paraissent critiquables voire inacceptables, en tentant une argumentation qui peut être tout aussi discutable, par définition. Aux lecteurs ensuite de se faire une opinion. Mais, de grâce, quittez le champ de l’invective et revenez sur celui du débat d’idées, vous y serez très probablement encore meilleur.

Veuillez croire, Cher Monsieur Miller, en l’expression de mes salutations les meilleures.

Dr Antoine PELISSOLO (Paris), 22 septembre 2005)
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