On peut percevoir que la réalité est à l’extérieur de soi. Ce qui implique que la vérité se trouve également en-dehors de soi, et que ce que l’on cherche, en fait, est à l’extérieur de soi. L’autre point de vue consiste à se percevoir à l’intérieur de la réalité, et de la vérité aussi, d’une certaine façon.
" Je suis à l’intérieur d’un Tout qui m’environne et qui me contient ".
C’est la formule qu’employait Roberto Assagioli pour définir l’intériorisation. Assagioli, c’est un vieux sage qui a travaillé avec Freud à un moment, ensuite avec Jung, plus tard avec Maslow, pour arriver à sa propre conception globale de l’être humain qu’il a appelée : la Psychosynthèse. On peut cheminer en s’appuyant commodément sur cette théorie parce que son enseignement était très complet.
Médecin, psychiatre, mystique, c’était un chercheur dont l’écriture est tripative. Il écrivait beaucoup en utilisant des " premièrement, deuxièmement, troisièmement, etc. ", et j’aime beaucoup cela, car je me comprends plus facilement ainsi. Il propose des exercices psychospirituels dont, justement, l’intériorisation.
Une nécessité" L’introversion est une nécessité urgente pour l’homme moderne ", estime-t-il, dans le sens que si vous percevez constamment que ce que vous cherchez se trouve à l’extérieur de vous, la recherche peut être bien longue… " Notre civilisation actuelle est si exagérément extravertie que l’homme est pris dans une ronde frénétique d’activités qui deviennent une fin en soi. "
" Il, dit-il en parlant de l’homme moderne, vit désormais partout sauf à l’intérieur de lui-même. Il est en réalité ‘ ex-centrique ’, c’est-à-dire qu’il vit tout à fait en-dehors de son propre centre intérieur. Un mot français est tout à fait approprié : désaxé, sorti de son axe. Il faut donc contrebalancer la vie extérieure par une vie intérieure adéquate. Nous devons ‘ rentrer en nous-mêmes ’. Il faut que l’individu renonce à ses multiples et continuelles évasions, et qu’il se tourne vers la découverte de ce qui a été récemment nommé ‘ l’espace intérieur ’. Il faut reconnaître que le monde extérieur n’est pas le seul qui existe, mais qu’il y a des mondes intérieurs variés et on doit les connaître, les explorer, les conquérir. C’est une nécessité pour notre équilibre et notre santé.
" L’homme moderne qui domine la nature et en exploite les énergies, ne se rend pas compte que, en réalité, tout ce qu’il fait à l’extérieur a son origine en lui, dans son psychisme, est un effet de désirs, d’instincts, d’impulsions, de programmes et de plans. Toutes ces activités sont mentales, autrement dit intérieures. Chaque action extérieure résulte de mobiles intérieurs. C’est pourquoi on devrait d’abord connaître, examiner et contrôler ses mobiles. "
Plus loin, Assagioli parle de Goethe : " Un homme éminent, Goethe, qui savait très bien jouer l’homme normal lorsqu’il le voulait, disait : ‘ Quand nous avons notre travail à l’intérieur, le résultat extérieur en découle de lui-même, automatiquement. ’ " Cela rejoint un peu la métaphore de l’alchimie : on travaille sur quelque chose à l’extérieur de soi, comme changer du plomb en or, mais l’action n’est que symbolique, car l’alchimiste travaille en fait sur lui-même quand il est question de transformer la matière. Quand on vise à transformer le monde extérieur, on travaille au fond sur la seule chose que nous puissions percevoir clairement, mais qui est un peu la métaphore de notre monde intérieur.
" En outre, poursuit l’auteur, l’intériorisation peut nous donner un équilibre beaucoup plus grand et une meilleure santé nerveuse et psychique. L’intériorisation peut avoir des effets qu’on peut dire supranormaux. Rentrant en nous-mêmes, nous découvrons notre Centre, notre être véritable, la partie la plus intime de nous-mêmes. "
la psychosynthèse en quelques étapesLes trois livres de Roberto Assagioli se retrouvent en français aux Éditions Desclée de Brouwer, dans la collection " Épi / Intelligence du corps ". Il y en existe un quatrième qui est une refonte des trois autres. Je pense que l’ouvrage qui est le plus technique sur la question, si l’on veut faire un travail sérieux, s’intitule Psychosynthèse. Dans un autre, qui s’intitule Le développement transpersonnel, je trouve cette autre formule : " Pour évoquer les expériences et les conquêtes d’ordre supérieur ouvertes à l’homme, nous utiliserons 15 classes ou groupes de symboles. " Après avoir traité du premier, l’intériorisation, il passe au second.
" Le second groupe de symboles est constitué par ceux d’approfondissement, de ‘ descente ’ au fond de notre être. L’exploration de l’inconscient est considérée symboliquement comme la descente dans les abysses de l’être humain, comme l’exploration des ‘ bas-fonds de la psyché. ’ " C’est la découverte de nos " bibittes ", en quelque sorte. Une école de psychologie répond à cette descente au fond de soi : " la psychologie des profondeurs ", représentée entre autres par Jung.
" Son principe fondamental, rappelle Assagioli, est que l’homme doit, avec courage, prendre conscience de tous les aspects inférieurs, obscurs, de son propre être, que Jung a appelés ‘ l’ombre ’, et les intégrer ensuite dans sa personnalité consciente. – Autrement dit, pour créer un équilibre de nos fonctions psychiques et arriver ensuite à atténuer l’effet que cette zone d’ombre peut avoir sur nous, sur nos comportements. – Cette reconnaissance et cette inclusion, sont des actes d’humilité et de puissance tout en même temps. Celui qui a le pouvoir de prendre conscience des côtés les plus bas de sa personnalité, sans en être submergé, accomplit une véritable conquête spirituelle. – Il dit bien " sans en être submergé "… – Mais cette descente présente des dangers " prévient Assagioli avant de faire allusion aux risques qu’encourt l’apprenti-sorcier.
Le troisième groupe de symboles a trait à l’élévation, constituée de symboles très répandus : la montée, la conquête de l’espace intérieur dans un sens ascendant, le ciel, etc. " Il existe toute une série de mondes intérieurs, chacun ayant des caractères spécifiques et possédant des niveaux inférieurs et supérieurs. " De ces mondes inférieurs, il mentionne d’abord celui des sentiments et des passions, celui de l’intelligence, de l’esprit, et celui de l’imaginaire. Il mentionne aussi, en parlant de la symbolique de l’élévation : " Le symbole du ciel comme demeure des dieux et but des aspirations humaines et universelles. "
Le quatrième groupe : expansion, élargissement de la conscience. Le cinquième, c’est l’éveil et ses symboles. Le sixième concerne la lumière, l’illumination, ou si vous voulez, " l’intuition qui apporte, en fait, l’identification de ce que l’on voit et contemple, la reconnaissance de l’unité intrinsèque entre le sujet et l’objet. " " L’illumination spirituelle est encore quelque chose de plus ", explique-t-il.
" Le septième groupe, les symboles du feu, est l’un des plus répandus et des plus essentiels – l’expérience intérieure du feu correspond au chemin emprunté par de nombreux mystiques. – […] En vérité, le feu, plus qu’un symbole est une réalité vivante et active dans les mondes invisibles. Sa fonction est d’avant tout de purifier, c’est à cette fin qu’il est utilisé dans ‘ l’alchimie spirituelle ’. " On pourrait continuer longtemps ainsi car il présente et définit huit autres groupes de symboles.
Je terminerai sur cette réflexion surprenante de Roberto Assagioli : " On peut dire que l’homme ‘ normal ’, aujourd’hui, vit psychologiquement et spirituellement ‘ hors de lui ’. Cette expression, qui fut utilisée autrefois pour qualifier les malades mentaux, convient aujourd’hui pour qualifier l’homme moderne. " [rires] Hum…
Émission du jeudi 22 avril 1999
sur Radio-Canada
http://radio-canada.ca/par4/_radio/rplay99.html